(texte publié dans la revue Amusement N°6)
Landscape trip
Je souhaiterais parler avec vous de la façon dont on peut se représenter un bug dans l’absolu, hors de son contexte, hors de la boîte qui le contiendrai. Mon travail artistique me place de plus en plus dans la position d’un chercheur. Ou plutôt d’un explorateur ayant pour sujet non pas la matière verte, mais plus précisément l’agglomérat graphique malade issu des jeux vidéos. Les prismes primaires pouvant en sortir, ainsi que le flou ambiant qui s’installe me fait perdre mon chemin. Malgré tout, j’ai pu observer en détail un fragment de paysage ayant une taille comprise entre l’infime et le cyclopéen. Comment? Grâce à mon ubiquité dans ce domaine. Bienvenue dans ce trip graphique, cette séquence (de jeu) vidéo complètement défoncé.
Vidéo buggée
Cette pellicule déployée est la mise à plat de ce travail vidéo intitulée “TRANSVERSAL” (vidéo animation, 2min 31s, en boucle) elle-même faisant partie d’un travail prenant la forme d’une installation portant le nom de “La Bête-Monde”. Aujourd’hui, je souhaiterais vous délivrer une histoire qui se déroule au travers de ce projet. Si je le pouvais, je vous chuchoterais dans l’oreille les faits que voici :
L’angle
“Ce monde se compose d’un nombre infini de prismes et de facettes. L’histoire ou le fait fantastique qu’a vécu Huller à été marquant, pire, pour se dissuader que tout ceci ne s’est pas véritablement déroulé, il rejette la faute sur la fatigue et les moments d’égarements dont il est de plus en plus victime. C’est au coin de sa rue que Huller vit le phénomène pour la première fois. Une rue qu’il connaît pourtant très bien, depuis 28 ans exactement.
Je m’appelle Huller, je ne suis personne, tout du moins je n’ai pas de travail. Je vis seul et j’ai beaucoup de temps libre. Ma condition ne m’aide pas à faire entendre mon histoire, mais vous, vous me semblez intéressé, si vous le voulez, je peux vous en dire plus.
Cela a démarré hier lorsqu’un passant est venu me frôler de façon inhabituelle, très libre et légère. Cette personne quasi immatérielle m’a demandée quelque chose d’incompréhensible. Je ne lui ai pas répondu car à vrai dire, j’étais occupé au même instant par une vision effrayante au premier abord. Je regardais l’arête du mur devant moi. Pourquoi j’ai été attiré par cet endroit à ce moment-là? Je n’en sais rien. Mais j’ai été cloué sur place, lorsque je compris que cette arête n’était pas complètement visible. J’étais alors incapable de définir l’espace de cet endroit ni de quel mur l’arête vacillait devant mes yeux. Une chose était sûre, ce moment avait un caractère incomplet, inachevé et cela se passait sous mon nez. Je n’avais alors aucune idée du temps que j’avais passé à fixer l’arête de ce mur.
Mon appartement n’est pas très grand. Je ne possède pas grand-chose. La nuit de ma vision au coin de ma rue fut agitée. Mon rêve s’est déroulé à peu près de cette façon, divers éléments architecturaux abstraits glissaient sous mes pieds, et la vue de l’horizon dans cette structure mouvante me provoquait une sensation désagréable.
Le lendemain matin en me levant j’ai eu une image devant les yeux, celle d’une partie du jeu REZ sur Playstation2.
Après mon petit-déjeuner, je suis sortis. Encore une journée où cette vision ne pas lâchée, comme une impression collée au fond de ma rétine. Le soir, j’ai décidé de faire une recherche sur internet, plus précisément via Google. Ces quelques heures à naviguer de sites en sites m’ont laissées en attente de quelque chose, un peu déçu de ne pas avoir trouvé une piste à ce phénomène. Je me suis endormi avec la page du dernier site que j’ai consulté encore ouverte, il s’agissait d’un article sur les vieux jeux vidéos de course et un moteur 3D rudimentaire.
Le lendemain, le début de ma journée a consisté en résister à la chaleur insoutenable. Cette journée fût la plus chaude que j’ai connue. J’ai su par la suite qu’elle était la première d’un longue série. Tout de même je suis sortis pour aller à l’épicerie. J’arrive à l’intérieur dans le rayon des liquides afin de prendre une bouteille d’eau puis je me suis dirigé ensuite vers la caisse. Debout derrière son comptoir, l’épicier semble attendre une parole ou plus probablement la monnaie que je tiens dans ma main. Au moment où je me suis rapproché, cet homme droit comme un i, est devenu incomplet, disparaissait peu à peu devant moi. Mais pire encore, l’angle au fond de la pièce à l’arrière de la caisse s’entre ouvre en partie. L’arête du mur se déconstruit, laissant apercevoir une petite partie de la rue. Il semble faire très sombre, et je ne distingue rien au travers.
La panique qui m’a pris à ce moment, je n’arrive pas encore aujourd’hui à lui donner une intensité. J’ai fais demi-tour et je me suis mis à courir vers la porte de sortie. J’ai entendu tomber ma bouteille d’eau derrière moi. J’ai franchi la porte à toute vitesse.
Je ne me préoccupais de plus rien autour de moi. Ni la chaleur extrême et ni l’air étouffant ne m’atteignaient. J’ai couru quelques instants restant encore assez proche de l’épicerie. Une voiture garée sur le bord du trottoir attire mon regard. Je me suis penché pour regarder à l’intérieur, elle était vide, il y avait uniquement un petit bout de papier posé sur le siège du conducteur sur lequel il était écrit :
MONTES, PRENDS LE VOLANT ET CONDUITS SUR LA ROUTE QUE TU CRAINS.
Il est possible qu’en voyant ce mot dans la voiture, j’y ai vu un signe concernant directement mon histoire. La porte était ouverte et les clefs étaient sur le contact, je n’avais plus de doute, il fallait que je conduise cette voiture. Je suis rentré brusquement en prenant la place du conducteur. J’ai démarré et accéléré vivement. Un poids est sorti de moi telle une boule quasiment palpable, mon inquiétude et mon appréhension ont laissées place à une certaine fascination. Je conduisais sur une route toute droite, se matérialisant au fur et à mesure que je roulais dessus. La peur que je puisse tomber dans le vide ne m’a jamais traversé l’esprit. Je ne voyais rien au loin, pas de ligne d’horizon mais une zone entièrement noire. Je n’ai croisé aucune voiture ni piéton. Ma seule préoccupation à été de rouler dans ce brouillard étrange, cette bouillie de paysage infini répété en boucle.
Allongé sur le bord de la route, Huller était endormi la tête dans une position qui semblait douloureuse. La chaleur rayonnait, plus vive que jamais. Un groupe de jeunes garçons s’arrêtent à son niveau. L’un d’entre eux l’a regardé attentivement puis lui a donné un coup de pied au visage. Ils ont tous rigolé puis sont partis en courant. Sa tête lui faisait mal, Huller s’est réveillé doucement, il avait transpiré énormément comme le montraient ses vêtements. Les gens qui passaient devant lui semblaient très étonnés car il semblait être resté longtemps dehors, une chose que personne ne fait plus aujourd’hui.”
A crack in reality
Des événements comme celui-ci sont chose courante dans ce paysage buggé. La “Bête-Monde” abrite des habitants que moi-même je n’ai pas encore découverts. A l’image d’un bug dans un jeu, cette fiction est bien présente mais ne se laisse pas facilement découvrir. Tapis dans un recoin, le bug sommeille sagement tel un A Boa A Qou* en attente de visiteurs.
Peut-être ce dialogue entendu il y a peu me donnera une piste :
“ Et le ciel s’assombrit. Une présence se fait sentir là-haut dans le ciel. Approchant, grondant, immense comme une planète.
- Que va-t-il nous arriver ? demande KL63.
- Je ne sais pas, le ciel semble disparaître. Je crois que j’ai peur, lui répond DSP. ”
Finalement, le bug est une modification, une contrainte exclusivement visuelle. L’idée même de percevoir autrement ce phénomène semble farfelue. Je m’attache à explorer des pistes dans ce sens-là, produire un “toucher” (dans des installations) et proposer une autre façon de les voir ainsi que de les lire. Voilà un héritage que le jeu vidéo m’a laissé.
* Etre imaginaire vivant dans la Tour de la Victoire à Chitor. Lu dans “Le livre des êtres imaginaires” de Jorge Luis Borges avec la collaboration de Margarita Guerrero. Edité par Gallimard dans la collection L’Imaginaire.








