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LA 3D DEVIENT CLICHÉ, QUAND LE JEU VIDÉO RENTRE DANS LA CAPTATION PHOTOGRAPHIQUE

Entretien avec Clément Saccomani, Projects & Clients Manager chez Magnum Photos.
Trois grands noms de l’agence, Martin Parr, Gueorgui Pinkhassov et Thomas Dworzak exposent pour la première fois des photos originales en 3D réalisées avec la Nintendo 3DS.

Comment est né l’idée de faire rencontrer le milieux professionnel de la photographie avec la nouvelle console portable de Nintendo?

L’idée de faire rencontrer les photographes de Magnum Photos et la Nintendo est venue d’un coup de téléphone un soir à l’agence, de Renaud Hamard et Vincent Dufresne qui travaillent pour laboitecom.com qui s’occupe de Nintendo en France. Ils ont eu une idée un peu folle en se posant cette question : est-ce que les photographes de Magnum Photos, que l’on connait pour ses grandes icônes, seraient tenté de s’amuser avec une console de jeu qui prend des photos en 3D, dans le but de faire une expo en 3D dans la console de jeu et sans lunettes.
 Chez Magnum Photos, cela nous a donné envie car par principe on est curieux, on a donc accepté de les rencontrer. Ils nous ont apporté la console, et nous avons essayé de réfléchir sur les contraintes de qualité et de diffusion. Magnum Photos a été créé il y a 64 ans sur un postula très simple : la maîtrise du droit d’auteur et du copyright. Un photographe est auteur à part entière quelque soit sa photographie, qu’elle soit à la limite de l’art, du photo-journalisme, du social, ou de l’humanitaire dans certains cas. On s’est donc demandé comment on pouvait faire pour protéger les photos. Nous somme dans une société où les images sont partout et nous sommes noyés par les images, Nintendo nous a répondu très simplement que les photos sont faites avec les consoles, les photos seront donc uniquement visibles dans la console, comme une capsule.
 Thomas Dworzak, un des photographes qui a accepté de relever ce « défi » avec la console, parle du même concept qu’un tirage limité. Recréer une petite bulle qui va à contre courant de ce qui se passe aujourd’hui. On a jamais fait et vu autant de photographies qu’aujourd’hui et c’est tant mieux, nous avons trouvé très bien le fait de se dire que l’on peut faire des images facilement avec la console, la 3D est le petit gadget qui rend toute la pertinence à la console et qui la démarque de toutes les autres. En même temps, c’est un objet quasi unique, limité, comme une petite capsule. 
Nous avons donc choisi ensuite les photographes parce que l’on souhaitait « imposer » comme contrainte à Nintendo le fait qu’ils aient carte blanche. Nous avons dit ok pour que les photographes prennent en main l’objet et photographient avec, à condition qu’ils fassent se qu’ils veulent. Voilà donc comment le projet de cette exposition à vu le jour.

Cette fameuse image 3D que donne à expérimenter la 3DS, s’agit-il pour les photographes de l’exposition d’un véritable progrès ou d’une simple évolution de la forme photographique?

J’ai envie de dire les deux à la fois et aucun des deux. Un progrès parce que l’on passe d’une photo plate en 2D à une photo en 3D et cela n’a pour le moment jamais été fait. On pourra parler plus tard de la qualité et de l’image en elle-même, mais le concept même n’avait jamais été fait. Donc oui c’est une évolution, et oui c’est un progrès, qu’il soit ludique sans but professionnel, mais quoi que… L’autre point est que l’on se moque un peu de l’appareil avec lequel on photographie, l’essentiel est le rapport à l’autre. Martin Parr le définit très bien en disant « on aura toujours un sujet face à nous ». Quelque soit la dimension que l’on voudra y apporter, il y aura une dimension humaine dans le cas de Martin Parr, aussi bien dans le cas de Thomas Dworzak que de Gueorgui Pinkhassov. Il y a un « autre », on va faire le lien entre celui qui regarde et celui qui est regardé. Ce lien a toujours été une constante chez Magnum Photos, on regarde, on témoigne, on s’interroge sur le monde toujours avec ce même lien. Quelque soit l’appareil et quelque soit l’utilisation que l’on va en faire. La seule différence est que pour une fois, se sont des images qui ne sont pas faites pour une diffusion la plus large possible, mais au contraire, et c’est ça que je trouve très intéressant. Pour les regarder, il faut devenir actif et non plus passif. Actif dans la gestion de la fonction 3D sur la console, parce que le regard humain n’est pas le même pour tous, et surtout il faut la prendre en main. Il faut devenir acteur pour pouvoir regarder le monde, alors que l’on a très souvent tendance à être abreuvé d’images, noyé, et l’on devient passif. On est confronté à des absurdités : regarder une image publicitaires et tout de suite après voir des images des événements qui se passent en Libye.

Selon moi, la qualité des films 3D est aujourd’hui mitigée, comme s’il manquait une œuvre majeure faisant référence (peut-être le film Avatar). Pour toi, la photographie 3D peut-elle acquérir une autonomie face à la photographie “classique” ?

Je pense que la photographie 3D est déjà autonome. Je n’aime pas trop me prétendre visionnaire. Les films en 3D existent depuis très longtemps, quand j’étais gamin j’en ai vu à la Géode on mettait des lunettes un peu bizarre et il y avait des films avec des requins ou d’autres sujets. Le cinéma a rendu plus populaire cette attraction. Le développement des techniques et des technologies lui donne encore plus d’autonomie par la qualité, même si celle-ci est encore à des années lumière de ce que l’on est capable de faire par rapport au procédé photographique. Pourtant on est déjà passé à autre chose vu qu’aujourd’hui cela se passe sur une console et que cela est accessible à tout le monde. On arrive aussi à des écrans tv 3D. Je pense donc que la photographie 3D a déjà son autonomie. Est-ce que de cette autonomie elle va devenir indépendante de la photographie classique, est-ce qu’elle va devenir une photographie à part entière, sera-t-elle toujours de la photographie ? Ce sont des questions que l’on peut se poser. Je pense que l’on est juste au début de tout cela et c’est déjà très intéressant. La photographie 3D est autonome, est-elle indépendante ? Je ne sais pas.

La 3DS de Nintendo, une console grand public, a permis de réaliser les photographies exposées dans votre gallerie. Cette démarche de présenter une utilisation de la console faite par des pros, me fait un peu penser à l’engouement de la photographie sur smartphones comme l’iPhone et ses applications, que penses tu de ces nouveaux appareils ?

Je suis ravi de cet engouement. Je trouve ça fascinant, c’est arrivé très vite… On se souvient tous d’avoir déposé des films dans l’attente et l’excitation de voir ses photographies de vacances sur papier, on pouvait les protéger pour les années à venir aussi. Elles nous ramènent forcement à « avant », on a tous des photos de nos parents, de nos grands-parents, des petits moments d’histoires.
Aujourd’hui que l’on fasse de la photographie je trouve ça fascinant, tant mieux. Ça ne fait de mal à personne… Je pense que l’on se fout de l’appareil, qu’il s’agisse d’un iPhone, d’un Blackberry, ou autres. Cela nous permet de voir ce qu’il se passe dans le monde. Ces nouvelles technologies combinées à Internet nous permettent de savoir ce qu’il se passe en Syrie, au Yemen, en Libye, d’à peu près partout. Il peut y avoir des dérives et il y en aura toujours. Mais il ne faut pas le voir comme ça, cela permet à tout un chacun d’être créateur de contenu, et c’est peut-être cela qui est très intéressant. Je ne suis pas convaincu que les gens sortiraient aussi facilement un appareil photo dans une manifestation pour aller témoigner. Aujourd’hui avec le téléphone c’est devenu un automatisme.
Ce n’est pas parce que l’on fait des photos que l’on est photographe. Il faut faire attention. Avec les téléphones mobiles on peut être informé de façon parfois brutale de ce qui peut se passer dans un pays, ou d’une catastrophe, je pense par exemple aux premières images qui sont sortie d’Haïti via des smartphones. Cela n’empêche pas l’expertise d’un journaliste, d’un photojournaliste, d’un photographe. Nous sommes en pleine période du festival de photojournalisme Visa pour l’image, d’interrogations sur la mort de certaines agences, les difficultés des nouvelles. Le monde photographique n’a jamais été aussi nombreux. Les photographes professionnels et les agences de presse sont un contre pouvoir, et c’est pour ça qu’elles peuvent être espionnées. Il y a eu des décès parmi les photographes de presse qui ont couverts l’actualité cette année. Oui faisons de la photographie, néanmoins que ce soit avec un smartphone, une 3DS ou autre, il y a derrière ces appareils une personne qui dans le cas d’un photojournaliste apporte une expertise et un regard professionnel, intéressant, critiqué et critiquable. Ne devenons pas tous photographes de presse, mais soyons tous amoureux, passionnés par la photographie.

Penses-tu que le monde du jeu vidéo, qui produit des images virtuelles et qui simule par le biais de la 3D des univers et environnements imaginaires, puisse avoir une véritable force dans la représentation de notre réalité, de notre société ?

Est-ce que les jeux vidéo peuvent être une véritable force dans la représentation de notre réalité ? Je pense que oui. Le jeu vidéo est une nouvelle application des petites histoires que l’on se racontait quand on était enfant. À la différence du jeu vidéo qui est le fruit de l’imagination de son créateur, il s’agit ici dans l’exposition, de photographes avec une expérience propre, un regard propre et c’est pour ça que nous les avons choisi. Thomas Dworzak parce qu’il est reporter de guerre, Gueorgui Pinkhassov parce qu’il est fondamentalement amoureux du hasard, de la lumière, de petites rencontres fortuites que l’on peut avoir tous les jours et Martin Parr parce que c’est un cynique amoureux de « l’autre », qui s’interroge sur ses compatriotes et sur les gens. On est passé à une réalité via un jeu vidéo.
Ensuite sur l’influence du jeu vidéo dans notre société, on peut par exemple entendre le discours conservateur qui va parler d’influences néfastes lorsqu’il y a quelqu’un qui devient fou et qui tue des gens. Je joue de temps en temps aux jeux vidéo, je ne suis pas très bon… On a « tous » eu une Gameboy, merci Nintendo! Ça fait partie de l’imaginaire collectif. La seule question je pense est, est-ce que la société peut être influencée ? Et même si elle l’est, est-ce néfaste ? On se créé tous notre imaginaire, on est libre. Les gamins ont tous des chevaux qui volent… Jouons aux jeux vidéo! Et si en plus de ça une console de jeu peut permettre aux petits, aux grands, aux jeunes adultes et aux adultes un peu jeune de s’amuser et de créer un rapport à l’image, un rapport à la représentation à l’autre, moi j’applaudis des deux mains.

La 3D dans les jeux vidéo mais aussi dans les films est travaillée de façon à favoriser “l’entrée” du joueur/spectateur dans l’image. Penses-tu que ce phénomène soit présent avec les photos de l’exposition ?

Cette exposition favorise justement l’entrée du spectateur dans l’image. Il n’est plus un joueur, il est spectateur devant une console de jeu. On en parlait tout à l’heure, il faut s’approprier la console, faire ses réglages, l’avoir entre les mains. Ce lien entre le spectateur et l’image passe par le fait d’être seul pour la regarder. On ne peut pas être en groupe, je suis ravi car on ne fera jamais la queue devant la console comme on peut le voir devant la Joconde par exemple. Chacun prend la console entre les mains, s’approprie le contenu et devient un spectateur actif. Je trouve fantastique le fait d’interagir avec l’objet.

Es-tu un joueur de jeux vidéo ? Si oui, as-tu un souvenirs particulier lié au jeu vidéo ?

Oui je suis un joueur de jeux vidéo, quand je trouve le temps. J’aime les jeux simples, je suis un fan de Tetris. J’ai été un fan de Mario. J’ai toujours ma Gameboy et là je suis passé à la Wii. C’est un monde qui m’a toujours fasciné parce que généralement je trouve ça beau. Les graphismes me fascinent surtout puisqu’il s’agit de choses qui n’existent pas. Me dire que quelqu’un a créé de toute pièce, petit à petit ces sortes de petits nids virtuels, c’est fascinant. Le jeu vidéo n’empêche pas la photographie classique, l’un n’empêche pas l’autre. J’ai plein de souvenirs… j’ai réussis une fois à faire décoller la fusée dans Tetris, et ça quand même on s’en souvient!

Exposition du 1er au 17 septembre 2011 à la Magnum Gallery 13 rue de l’Abbaye – 75006 Paris
Photographies : Nicolas Tilly

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